PATRICK MODIANO, ENCRE SYMPATHIQUE Encre sympathique: «encre qui, incolore quand on l’emploie, noircit à l’action d’une substance déterminée.» (p. 91) En nous rappelant la définition de cette étrange objet qu’est l’écriture invisible, la trace graphique inaccessible au premier regard, Patrick Modiano nomme non seulement ce qui caractérise la promenade déroutante que constitue son dernier livre, mais également ce qui pourrait être une métaphore de l’ensemble de sa quête littéraire. Le roman raconte l’enquête lacunaire que mène le personnage-narrateur sur Noëlle Lefebvre, nom pseudonyme d’une jeune femme venue à Paris pour trois mois vers 1965, et disparue sans laisser de traces. D’abord menée dans le cadre d’une mission pour une agence de détectives privés, cette recherche devient progressivement, pour le narrateur modianesque, une quête existentielle, la recherche d’une affinité secrète entre les éléments parcellaires qu’il découvre dans la vie de Noëlle et les traces oubliées de son propre passé que ce travail d’enquête fait ressurgir. Tout se passe comme si ces découvertes progressives avaient été écrites d’avance, comme à l’encre sympathique, attendant d’être, au sens photographique du terme, révélées. En somme, il s’agit de retracer le fil discontinu de sa propre existence en se confrontant aux bribes éparses d’une vie inconnue, ou pour reprendre les termes de Paul Ricœur, de s’inventer soi-même comme un autre. À cet égard, le texte se place dans une double filiation modianesque. La première est celle de Dora Bruder (1997), où l’auteur-narrateur partait à la recherche des rares traces laissées par une jeune fille juive sous l’Occupation, dont il avait appris le nom par hasard, en feuilletant un numéro de France Soir relatant sa disparition, plus de cinquante ans plus tard. La plongée au cœur du mystère d’une existence, dont la fuite incessante hors des doigts de l’enquêteur redouble la fuite réelle qui a fondé sa disparition, transforme, dans le récit de 1997 comme dans le dernier roman de Patrick Modiano, l’enquête obsédante sur l’autre en quête inquiète sur soi. La seconde filiation est celle de Rue des boutiques obscures (1978). Le personnage-narrateur, comme ici, y était d’abord détective dans la même agence, dirigée par le personnage énigmatique de Hutte. Seulement, la quête mémorielle et existentielle y était directement tournée vers le narrateur lui-même, puisque celui-ci était amnésique et cherchait à récolter des informations sur son propre passé. Comme dans Encre sympathique, le roman s’achevait à Rome. Néanmoins, l’amnésie est ici moins un phénomène nettement identifiable qu’une composante sourde de la mémoire de chacun des personnages. La quête d’identité se trouve du même coup dédoublée, notamment par le recours à une bascule au sein du récit: aux deux tiers environ, la narration, jusque-là assumée par le personnage de l’enquêteur qui s’exprimait à la première personne, passe à la troisième personne, et raconte l’histoire depuis les yeux de «Noëlle» (dont on apprend que ce n’est pas son vrai nom) elle-même. Ce jeu subtil de décalage des points de vue entrelace le réel et l’imaginaire, augmentant le trouble, les impressions de déjà-vu, ou plutôt de déjà-lu qu’explore le récit. La vague impression de ressemblance entre ce que le personnage-narrateur découvre de la vie de «Noëlle» et ce qu’il croit se rappeler avoir vécu – ressemblance tantôt attestée par sa vie, tantôt inventée de toute pièce pour gagner la confiance de témoins utiles à l’enquête – est ensuite répercutée par les impressions de «Noëlle» elle-même, se souvenant à la toute fin avoir déjà vu le profil de cet homme lorsqu’elle était jeune, dans le car qui menait les collégiens d’Annecy à Veyrier-du-Lac. Or Modiano a bien été pensionnaire dans cette ville, ce qu’il raconte sous un jour sombre dans Un pedigree. Un double mécanisme se produit alors: nous n’avons plus accès aux pensées du personnage-narrateur, mais nous retrouvons le même processus de remontée du souvenir chez Noëlle, à partir d’éléments eux-mêmes tirés de souvenirs réels de l’auteur, et dont nous ne savons pas bien si le personnage-narrateur les avait initialement rêvés ou vécus. Cette gamme musicale du souvenir, qui joue comme lui sur les effets de silence et de refrain, sur une indistinction croissante entre ce que l’on découvre, ce que l’on redécouvre et ce que l’on invente, donne la texture sensible du tâtonnement de l’écriture modianesque au contact de la matière fragile qu’est l’oubli. En outre, cette entrée dans la dialectique délicate et mouvante du souvenir et de l’oubli à laquelle nous invite le texte est redoublée par l’effet de déjà-lu que nous procure la lecture d’un roman où se retrouvent de nombreux éléments déjà croisés dans l’œuvre de Modiano. À la limite, on pourrait dire d’Encre sympathique dans son œuvre ce que Modiano dit à propos de ce roman en particulier: «Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu’on appelle un refrain.» L’écriture se donne ainsi la tâche de dévoiler la fragilité constitutive du cheminement existentiel et scriptural, qui oscille sans cesse entre la mise au jour de ce qui semblait écrit d’avance mais attendait d’être rendu lisible, et la puissance mystérieuse du hasard, le vertige des coïncidences, des rencontres qui auraient pu ne pas avoir lieu ou de celles qui n’auront jamais lieu.
PATRICK MODIANO, ENCRE SYMPATHIQUE
Redazione · Pubblicato il
6 minuti di lettura
Leggi anche
Dal giornale
Regionali, lista unica per gli autonomisti I sindaci unionisti contro l’election day
Un listone autonomista per le prossime – ormai scontate, resta da capire solo quando – elezioni regionali. E’ l’ultima ipotesi messa sul tavolo dai movimenti di matrice autonomista, in parte…


Dal giornale
Trail, il Tour 2020 avrà solo cinque appuntamenti Chiusura “light” con i 10 km di Derby di La Salle
La riunione del comitato organizzatore del Tour Trail Valle d’Aosta tenutasi venerdì scorso, 10 gennaio, è riuscita a trovare una quadra per arrivare a proporre una quinta gara che chiuderà…

