L’autonomie, en elle-même, n’est qu’une technique d’organisation d’un Etat unitaire. Pour étendue ou renforcée qu’elle soit, elle ne participe pas de la souveraineté et l’existence de collectivités locales n’implique pas la nature fédérale de l’organisation étatique. C’est l’Etat, au bout du compte, qui décide, selon ses intérêts et ses penchants. «Le régionalisme, c’est du fédéralisme» est une phrase attribuée à Corrado Gex, et l’Italie aime d’ailleurs bien à passer pour un Etat « quasi-fédéral», qui plus est particulièrement respectueux de ses minorités ethniques. L’histoire de notre «autonomie» dément hélas ces vues de l’esprit. En dépit des désirs de Luciano Violante (un «Ami de la Vallée d’Aoste»), un fort courant séparatiste était bel et bien présent en Vallée d’Aoste à la fin de la seconde guerre mondiale.C’est là que se situe l’origine des décrets du Lieutenant de septembre 1945 (jugés tellement insuffisants qu’en réaction naquit l’Union Valdôtaine…), mais cet octroi, consenti par un Etat dont Carlo Levi a pu écrire que le fascisme était éternel, n’alla pas sans lourdes arrières-pensées. Déjà, les travaux de la Constituante démontrèrent que le Statut lui-même était en grave danger, dont ne le sauva que l’engagement d’hommes hors normes, notamment Emilio Lussu. Les forces centripètes, qui en Italie prennent toujours des formes particulièrement sinistres, en commencèrent alors immédiatement le travail de sape, pour en empêcher la marche pendant qu’on travaillait à lui ôter son sens premier. Qualifiée au départ d’ «endrumìa» – d’anesthésie injectée à un peuple un trop remuant -, l’autonomie devint alors, faute de mieux, le réduit, le bastion à défendre à tout prix, les meubles à sauver du naufrage. C’était cependant, face à un Etat comme celui italien, lâcher la proie pour l’ombre. Car l’immigration et l’école (le moule de reproduction d’une société), complètement italiennes, parachevaient entretemps la destruction de la minorité valdôtaine. Sans surprise, le glissement successif de signification du terme en exclura de fait la population de souche. La phrase attribuée au ministre du Trésor Andreatta («Così non avranno mai più voglia di andarsene») lors de l’approbation de la loi 690/1981 annoncera la «montagne» comme réelle justification de l’autonomie, les subventions à tout crin, l’explosion du nombre de partis «autonomistes» en même temps que des préférences personnelles. Le risible «bilinguisme à la valdôtaine» tiendra alors lieu de toute altérité et le Valdôtain deviendra un folklorique «bacan» (dépourvu donc de tradition écrite), alors que la vraie partie se jouera, à huis clos, pour le partage de la manne financière. Pendant l’agonie, la vente continue… « Rollandinia» ou l’«Età rollandiniana» de monsieur Corrado Binel, c’est cela. En tant que liberté accordée non pas généralement à la Vallée d’Aoste, mais aux Valdôtains pour qu’ils pussent rester un peuple distinct, l’autonomie peut alors être résumée par les mots d’un prix Nobel de littérature: un « pig circus». Jadis minorité de l’Etat italien, ils le sont en effet aujourd’hui, et en voie de disparition, sur leur propre terre. Rollandinia est cependant aussi en crise, car les conditions de faveur accordées s’amenuisent: l’Etat ne paie pas deux fois ce qui lui appartient déjà.C’est de là qu’il nous faut repartir. Sans illusions, mais sans désespoir. Corrado Binel a rappelé le caractère de carrefour culturel que la Vallée d’Aoste devrait représenter et auquel sa géographie la destinerait. C’était d’ailleurs l’idée de Federico Chabod. Nous en sommes fort distants, tout un chacun en conviendra. Et nous n’arriverons à rien si nous – tous – ne saurons pas nous unir, non pas par une homogénéité impossible ou appauvrissante, mais dans une communauté qui respecterait les différences et en ferait même précisément son caractère distinctif et unificateur. Cette Suisse que Emile Chanoux voyait comme inspiratrice de l’Europe unie (il n’en a été malheureusement rien), c’est ici qu’il nous faut la reproduire. C’est dans ce sens qu’il nous faut alors repenser le système de gouvernement et celui électoral. Le professeur Demuro, dans sa remarquable synthèse, nous met justement en garde contre l’échec que le modèle suisse (double élection pour l’exécutif et le législatif, directoire avec présidence tournante, recours fréquent à la démocratie directe) connaîtrait face à la Cour Constitutionnelle. Pourtant, c’est à cela que nous devons tendre. La prochaine autonomie parlera toujours en écrasante majorité italien, certes. Mais «libertà» est un mot tout aussi beau en italien qu’en français ou en francoprovençal ou en allemand, si la première liberté permise est précisément de le penser, sentir et prononcer en une autre langue. Il ne faut aujourd’hui en revanche rien céder sur l’élection directe du Président. En Vallée d’Aoste, au vu du tropisme vers la fidélité personnelle qui y est désormais dominant, elle signifierait le choix, au terme d’une inévitable sélection adverse, d’un podestat local, tributaire de marques de loyauté à Rome mais ensuite libre de s’organiser à sa guise pour le maintien du pouvoir. Le concept même de légat impérial, à l’opposé, pour en rester à la Suisse, d’un canton. Ceux qui la soutiennent sont d’ailleurs les mêmes qui essaient de faire accroire au suicide de Chanoux, ce qui n’est peut-être pas une simple coïncidence. La haine est beaucoup plus clairvoyante que l’amour et ceux qui avancent masqués ont donc réussi à réduire une civilisation alpestre – certes bien imparfaite – en l’état dans lequel nous sommes aujourd’hui: sans vision, avec une économie stagnante, un crime organisé enraciné, tournant sans cesse sur nous-mêmes ou sombrant dans le désespoir. Très bas que nous soyons, nous ne devons cependant pas désespérer de pouvoir dire un jour de notre histoire qu’elle est aussi celle d’un peuple heureux (D. De Rougemont). Mais il faut le vouloir. En serons-nous capables?
L’état dans lequel nous sommes aujourd’hui: sans vision, avec une économie stagnante, un crime organisé enraciné
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